« Grave » : sexualité cannibale

Grave

de Julia Ducournau

Il est de notoriété publique que la production française n’est pas friande du cinéma de genre, particulièrement pour l’horrifique ou le gore. Si on est habitué à voir des comédies « efficaces » comme la prochaine recette De Chauveron et sa soupe grasse racisto-populiste, la diversité des saveurs artistiques ne figure pas encore au menu du pays du coq. Mais il serait cruel de ne pas repérer les tentatives ; issue de La Fémis (promotion 2008), Julia Ducournau réalise le film d’horreur Grave, en co-production avec la Belgique, obtenant au passage le grand prix de la 24e édition du Festival du film fantastique de Gérardmer.

Justine, jeune fille de 19 ans issue d’une famille végétarienne, entre à la même école vétérinaire que celle de ses parents et de sa soeur aînée. Lors d’un bizutage, elle est contrainte de manger de la viande crue. D’abord écoeurée, puis attirée, l’étudiante si innocente s’embarque alors dans une aventure sanglante où la chair devient une obsession.

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Un univers savoureux

Tous les ingrédients étaient réunis pour que Grave m’emporte aisément. Au delà des mers, j’attendais avec une impatience dévorante sa découverte. La bande-annonce, que je regardais en boucle, l’avait déjà révélé : l’œuvre possède bien une véritable identité visuelle. Et la promesse a été tenue, ce fut un vrai régal esthétique. Très vite, nous sommes plongés, ou dirais-je plutôt noyés, dans un monde étouffant. Entrant d’abord dans une grisaille et une humidité à l’apparence interminable, celle-ci est de plus en plus nourrie par un rouge conquérant. Le film n’hésite pas à utiliser un art surréaliste, une mise en scène métaphorique, jusqu’à frôler le fantastique, transposant les sentiments bouillonnants des personnages, en les exprimant dans un cadre particulièrement froid. En jouant avec nos sens, cet univers fiévreux nous fait inévitablement penser à l’esthétique de Suspiria, chef d’œuvre de Dario Argento (1977).

Ce monde cauchemardesque suit avec efficacité l’évolution de Justine, héroïne ambigüe, tiraillée entre une authentique innocence et des pulsions incontrôlables, illustrant une personnalité fracassée par un désir de chair, animale et humaine. On en retient des moments extrêmement forts, dont la très symbolique scène du « doigt », saupoudrée d’une musique marquante digne des films angoissants des années 1970 et 1980, située entre Phantom of the Paradise de Brian De Palma et du plus récent It follows de David Robert Mitchell. Rien que pour ces deux références, je ne peux que m’incliner face au travail de Ducournau.

Le sexe, star du cinéma d’horreur

Bien qu’esthétiquement éloigné, It follows n’a pas été une citation anodine. Randy de Scream l’avait déjà signalé : le sexe a une place importante dans le cinéma d’horreur, particulièrement dans les Slasher movie, qui peut celer le destin des personnages (le classique Halloween n’est qu’un exemple parmi tant d’autres). Une pratique souvent condamnée par les détracteurs du genre, qui ne supportaient que moyennement de voir leurs bambins devant des images alliant sexe, sang et cadavre – curieusement, ça ne les a pas empêché de leur lire Le petit chaperon rouge. Mais n’en déplaise, cette exploitation est loin d’être opportuniste ou racoleuse. En alliant le sexe et la mort, elle exprime une angoisse de la sexualité et de son propre corps, partagée entre la peur et le désir charnel. La saga Alien allait encore plus loin vers la métaphore du viol grâce à la tête phallique du xénomorphe.

Comme dans It follows, Grave raconte l’histoire d’une jeune fille à la découverte de son corps et de sa sexualité. Mais alors que la menace provient de l’extérieur dans le premier film, par l’intermédiaire d’une présence matérialisée en un corps fantomatique, Justine expérimente une violence interne, qui implique directement le corps de son partenaire. Son régime végétarien incarne son innocence et sa virginité, bafouée lors de sa dégustation de viande crue – un organe de poulet ou de lapin, rien que cela. Ce viol culinaire bascule l’héroïne vers l’autre rive que celle de ses parents et de son éducation « puritaine ».

Mais cette évolution est progressive. Se sentant coupable d’une transgression, son dogme familial l’empêchait de savourer pleinement son péché. La réplique « je n’y arriverais pas si tu me regardes » lancée à son ami Adrien avant de déguster goulument son kebab rappelle les premières pratiques sensuelles avec son jeune partenaire. En commençant par la viande animale, comme préliminaire de son cannibalisme, le basculement vers la chair humaine débute par la scène de ce fameux « doigt », très comique mais terriblement efficace.

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Diversité du cinéma français : une fatalité perpétuelle ?

Tout semblait délicieux, savoureux et ingénieux. Et cela aurait pu être le cas, si je n’étais pas sortie mitigée. Alors que la bande-annonce n’avait fourni qu’une succession d’images baignées dans la musique du britannique Jim Williams, je commençais par découvrir le jeu d’acteur dans la salle obscure. Sans être mauvaise, particulièrement pour la prestance de Garance Marillier, certaines scènes étaient encore imprégnées par une direction d’acteurs novice, hésitante, voire une écriture maladroite. Ce qui n’enlève en rien les honneurs et le courage d’avoir tenté de réaliser une œuvre originale, particulièrement dans le cinéma français.

En effet, la séance n’a pas échappé à quelques réticences de la part des spectateurs, pas encore habitués à regarder un film de genre français. Dès la scène d’ouverture, des petits rires ont émergé, accentué à la dernière réplique du film. Une étrange atmosphère régnait, soulignant la preuve que le cinéma français souffre d’une consanguinité de genre, et que ses bâtards ne sont pas vraiment pris au sérieux, malgré l’attribution d’un prix et une bonne critique.

Mais avec cette réflexion, je ne peux m’empêcher de prendre un certain recul : serais-je vraiment objective sur cette œuvre ou si influencée par une profonde volonté de voir une diversité du cinéma de genre en France que ma critique est atténuée par une certaine bienveillance ? Consciente de ses défauts, de ses maladresses et de son manque de maturité dans le jeu et le scénario, je ne peux néanmoins qu’applaudir l’existence de Grave, qui ouvrira peut-être l’appétit à d’autres productions futures au pays du coq.

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