« Moonlight » : Chemin de croix au clair de lune

Moonlight,

de Barry Jenkins

Moonlight, récompensé aux Golden Globes 2017 dans la catégorie meilleur film dramatique, nous conte la quête d’identité âpre et poétique d’un homme afro-américain et homosexuel à Miami. Un déchirant voyage en trois temps, de l’enfance à l’âge adulte.

Chiron, jeune garçon taciturne, chétif et sensible, vit à Miami, ville consumée par la drogue et la misère sociale. Dans cet environnement féroce et codifié, la virilité et la violence sont de rigueur. Pas de place pour les faibles. Comment s’affirmer et trouver sa voie dans ces conditions peu favorables ? Comme le lui conseille Juan, ce personnage moralement ambigu, à la fois dealer de crack et père d’adoption pour Chiron : «A un moment donné tu dois décider toi-même qui tu veux être. Ne laisse personne prendre cette décision pour toi.»

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Dealer de crack la nuit, coach bien-être le jour

Rugosité sociale et douceur intimiste

Sous le clair de lune de Liberty City, Little (c’est ainsi qu’est surnommé Chiron enfant) fuit les brimades, fuit les autres, se fuit lui-même. La pauvreté, la violence, la drogue, un père absent et une mère toxico : c’est dans ce contexte pénible, brutale et extrêmement réaliste que l’on voit évoluer notre personnage. Si la rudesse de cette réalité sociale n’est jamais édulcorée, Moonlight dégage une certaine douceur, reflétant l’état intérieur de Chiron, introverti et méditatif. Au delà d’un drame social, c’est une fresque intimiste que nous livre Jenkins.

Inspiré notamment par Wong Kar-Wai, il nous sert une photographie sublime, presque irréelle, dominée par des tons bleu et violet de toute beauté, tel un monde de rêveries hors du temps. C’est cette atmosphère particulière, hybride, à la croisée du naturalisme et de l’onirisme, qui rend Moonlight saisissant. C’est cette dichotomie entre brutalité et douceur qui fait de Moonlight une pépite de poésie.

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A bas les stéréotypes !

Barry Jenkins nous livre le destin de ce garçon issu d’un quartier défavorisé sous un jour nouveau, débarrassé des clichés éculés et misérabilistes inhérents au genre. Il pose un regard neuf sur Miami et sur la communauté noire, tout en nuance et en complexité. : « On ne voit jamais un homme noir faire la cuisine à un autre dans le cinéma américain. Pas plus qu’on ne les voit pleurer. La société nous fait croire que c’est tabou, et plus on l’accepte sans rechigner, plus on s’éloigne de soi ! » explique-t-il. Cette sincérité dans le récit, elle vient du fait que Barry Jenkins s’inspire de son propre parcours, qu’il puise dans ses propres stigmates, mais aussi dans ceux de Tarell Alvin McCraney, l’auteur de la pièce à l’origine de Moonlight.

Les personnages sont tous profondément humains et subtiles,  douloureusement incarnés par leurs paradoxes (la mère de Chiron, tour à tour aimante et cruelle, sous l’emprise de son addiction ; Juan, le dealer de crack au grand cœur ; Kevin, tiraillé entre sa masculinité exacerbée et son attirance pour les hommes). Au delà de cette sensibilité vibrante, tout en pudeur, ce qui touche, c’est le parcours initiatique de Chiron, son chemin de croix pour parvenir jusqu’à lui-même. Barry Jenkins ne cherche pas à nous en mettre plein les yeux, mais à raconter avec une rigoureuse vérité la difficulté d’être soi.

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De la difficulté d’être soi

A la sortie de la séance, je ressentais une certaine frustration. J’étais infiniment touchée par la justesse et la délicatesse du film, mais en même temps il me manquait quelque chose.

Ce quelque chose, c’était la victoire écrasante du personnage contre ses démons, contre le refoulement, contre la pression sociale et le traumatisme. Si de Little à Black, du garçon chétif au gaillard massif tout en muscles et au dentier doré, l’évolution physique est indéniable, la personnalité de Chiron reste sensiblement la même jusqu’au troisième et ultime acte. Il a certes gagné en assurance et en biceps, mais il demeure encore largement en quête de lui-même.

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Les dents en or ne font pas le moine

Et le film semble s’achever sur l’ébauche d’un nouveau chapitre : une histoire secrète, en devenir, celle de la naissance du vrai Chiron, jusqu’ici en gestation. Moonlight fait le choix audacieux de ne pas raconter la victoire, la satisfaction ou l’accomplissement, mais le cheminement pour y arriver, la peine du combat, le sang et les larmes. La suite est offerte à l’imagination du spectateur…

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