Le cinéma de blockbuster : un empire culturel mondial

Le 16 décembre 2015, la sortie de Star Wars – Le réveil de la Force de J.J Abrams dans les salles françaises était précédée d’une longue période d’attente s’étalant en plusieurs années. Dans les mondes virtuel et physique, les futurs spectateurs échangeaient les plus brèves informations concernant l’avancement du projet, créant un véritable phénomène social à l’échelle mondial. Divers médias rappelaient la date du Jour J, des journaux traditionnels aux plateformes spécialisées jusqu’au petit paquet de céréales. Les salles, quasi complètes des jours à l’avance, devenaient les lieux de rendez-vous d’un événement planétaire. Bien que son ampleur n’arrive pas si souvent, ce phénomène social, culturel et industriel n’est pas inédit, figurant dans la lignée du cinéma des blockbusters.

« Le blockbuster, c’est de l’explosif. » écrivait Laura Odello[1]. Les premiers mots de l’auteur donne parfaitement le ton de ce cinéma : on imagine une série d’images explosives, mouvementées, construites pour être spectaculaires et divertissantes comme une attraction audiovisuelle : «… c’est le mouvement de la caméra qui filme l’éclatement de la bombe : elle enregistre en effet l’explosion tout en tournant autour d’elle, en accomplissant presque un tour de 360°, en traversant les maisons, leurs murs et en se retrouvant de l’autre côté par rapport à la prise de vue du début. »[2]. Rappelant étymologiquement une bombe de l’avion britannique pendant la seconde guerre mondiale, sa caractéristique explosive ne s’exprime pas seulement à travers l’image. Le blockbuster ne cache pas ses ambitions commerciales en écrasant les œuvres concurrentes de la sortie cinématographique en arrivant à la tête du box-office. La sortie d’un blockbuster est souvent synonyme d’un raz-de-marée de spectateurs provoqué par l’attrait d’un cinéma de divertissement, souvent perçu comme opposé au cinéma d’auteur, plus « intimiste » et proche de la sensibilité artistique. En portant une réputation d’un cinéma spectaculaire et industriel mais peu soucieux de la réflexion intellectuelle et artistique, le cinéma de blockbuster provoque fascination, critiques, rejet mais surtout un terrible succès planétaire.

En étant un cinéma industriel, l’ère de l’économie libérale mondialisée semble avoir davantage favorisée sa conquête à travers le globe, comme une industrie socio-culturelle devenue « décomplexée » pour ses aspirations commerciales. Le succès du blockbuster rime avec ses recettes et sa propagation mondiale semble participer à la création de la « culture de masse », de plus en plus contestée face à d’autres genres de cinéma. L’internationalité de la culture n’est pas propre au septième art. Les biens culturels ont souvent ouvert des routes d’échanges artistiques allant au delà des frontières, et nous pouvons en témoigner grâce aux nombreuses collections et expositions d’œuvres racontant des épisodes de diplomatie mais aussi de conflits et de monopoles liés à leur contexte. Pour cette étude d’échanges artistiques internationaux, je vous propose de nous pencher sur la propagation du cinéma de blockbuster et de nous questionner sur son ampleur dans l’émergence de la culture de masse et populaire dans un contexte de marché mondialisé qui s’amplifie dans le milieu artistique et plus que jamais dans le cercle cinématographique. Par cet échange culturel « massif », y’a t-il une dictature des blockbusters sur le marché du cinéma contemporain conduisant à une américanisation du paysage culturel, à l’heure de la puissance de l’industrie culturelle et de la « mondialisation » ?

Avec les articles de presse, les chiffres des entrées de cinéma, les études du septième art mais aussi les essais audiovisuels diffusés sur internet, nous tenterons de comprendre l’impact de l’empire blockbuster hollywoodien au niveau culturel et économique, en revenant sur l’émergence de ce genre, souligner les conséquences de son succès et comprendre l’évolution de la culture populaire.

I. Émergence du blockbuster

Il serait difficile de désigner le premier blockbuster de l’histoire du cinéma mais on peut admettre qu’il soit fortement lié à l’évolution du septième art américain, et plus particulièrement d’Hollywood. Les sorties cinématographiques ont longtemps été des événements sociaux, amplifiés au milieu du XXème siècle. Les fresques historiques comme les péplums (Ben Hur ou les Dix Commandements) sont destinées au plus grand nombre. Si les différents pays peuvent posséder un patrimoine cinématographique spécifique, le cinéma américain a une position assez particulière car très lié aux films hollywoodiens distribués à travers le monde grâce à de puissants studios comme Warner Bros, Universal Studio, Paramount Picture et 20th Century Fox. Certains chercheurs avançant plusieurs raisons à cette implantation, plusieurs facteurs peuvent s’accumuler, mais il est certain que le contexte particulier d’après-guerre, l’affaiblissement politique et économique de l’Europe et une nouvelle vague d’émigration européenne vers les États-Unis aient œuvré à propager les films des majors et à implanter leurs bureaux et leurs réseaux.

Le coût exorbitant des productions (comme Cléopâtre et La chute de l’empire romain) mit les studios en péril. Outre-Atlantique, la Nouvelle Vague française et le cinéma italien offrent une alternative au cinéma, plus « intime », proche de la théorie des auteurs de Truffaut et surtout beaucoup moins coûteux. Il ne s’agit plus de tourner en studio mais de filmer en décor naturel : ce grand succès culturel pour un coût de production raisonnable attire les cinéastes américains. Il n’en a pas fallu longtemps pour Hollywood de suivre cet exemple et de donner naissance à ce qu’on nommera « Le Nouvel Hollywood »[3]. Le cinéma américain œuvre à des films moins coûteux mais tentant des films plus personnels et préoccupés par les évolutions et les failles de la société américaine, en partie influencés par la contre-culture. Ce contexte a permis à l’émergence des cinéastes comme Scorsese, De Palmas et Coppola.

Le Nouvel Hollywood n’était pas éternel mais il a su s’étirer sur une décennie. C’est en 1975 qu’un jeune cinéaste de 27 ans, Steven Spielberg, donna naissance, probablement sans le vouloir, à une ère majeure du cinéma mainstream avec Jaws – Les Dents de la mer. Ce film, aujourd’hui culte, connut un succès considérable et inattendu dans les salles. On parle du destin hors-norme d’une œuvre au départ sous-estimée finissant par devenir un véritable phénomène mondial… quasi-prémédité. Avant la sortie officielle des Dents de la mer, les distributeurs n’hésitèrent pas à contacter les télévisions afin de diffuser des spots publicitaires, alors inédits, et de créer des produits dérivés comme des serviettes de plage et des t-shirts à l’effigie du film. Deux ans plus tard, la sortie de La Guerre des Étoiles de George Lucas confirma la fin du Nouvel Hollywood pour l’empire des blockbusters à travers le monde. En se basant sur une construction d’histoire classique, il est désormais temps de suivre les aventures d’un héros “aux mille visages” propulsé dans un film destiné à produire un spectacle épique, si possible en plusieurs épisodes.

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De nos jours, on pourrait dire que le cinéma américain parvient à ce que ses œuvres soient les plus regardés et connus à travers le monde, faisant naître une véritable machine industrielle à la conquête d’un cinéma diffusé partout à travers le globe. Cette conséquence a en grande partie pour origine l’effervescence du cinéma de blockbuster. Il est évident que ce type de cinéma « fonctionne » à être diffusé des salles obscures californiennes aux disques durs chinois. Des films d’action et d’aventure des années 1980 à la science-fiction contemporaine et au cinéma de super-héros, rien ne semble freiner l’empire, à une époque où la culture est accusée de s’homogénéiser poussée par la culture industrielle, dont le cinéma de blockbuster fait partie du noyau de ce phénomène.

II. Un monopole culturel et commercial

En 1987, Charles-Albert Michalet affirmait que : « l’économie de l’industrie cinématographique est dominée par la recherche d’une meilleure efficacité. Le modèle hollywoodien constitue à cet égard une référence non encore dépassée. »[4]. La recette est souvent reprise, afin de garantir un succès confortable, dont l’utilisation du star-system, la monopolisation des médias pour l’annonce de l’événement à travers le monde, une distribution massive dans tous les grands cinémas les plus fréquentés. À travers les distributions parisiennes, les cinémas comme UGC – les Halles ou MK2 Bibliothèque offrent une sélection assez diverse mais avec une grande mise en valeur des affiches impressionnantes de blockbusters à la devanture – davantage que les films français, souvent affichés dans le hall ou les couloirs. En dehors de la capitale, la distribution privilégie également le grand spectacle : au « Club », unique cinéma de Fougères (Ille-et-Vilaine), commune comptant environ 20 000 habitants, presque la moitié des films projetés sont des blockbusters américains. Ce choix récurrent à travers les distributions mondiales – on retrouve ce phénomène partout dans le monde – montre la réussite et l’efficacité de cet empire aspirant à être universel.

Pour le chroniqueur cinéphile de jeuxvidéo.com Karim Debbache[5], le réalisateur George Lucas se serait basé sur l’ouvrage de Joseph Campbell, Le héros aux mille et un visages[6], afin d’écrire les aventures de Luke Skywalker, ce qui serait généralement le cas dans le cinéma de blockbuster. Grâce à cette universalité, on tente alors de façonner une histoire pouvant être destinée à un très large public international.

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En construisant un univers et son héros, le cinéma blockbuster crée des franchises “cultes” pour des générations de spectateurs. La saga Star Wars en est un cas d’école, créant des recettes rarement obtenues dans le monde. L’objectif commercial de blockbuster n’est pas un secret : arriver en tête du box-office est le but principal de cette sortie. Pour parvenir à ses fins, les studios de production possèdent plusieurs instruments de conquête. La création de produits dérivés permet d’augmenter les recettes et de créer un phénomène autour de la thématique du film. La richesse des différents univers a développé un commerce entier selon les sagas comme les fameuses baguettes magiques d’Harry Potter, les anneaux de Sauron du Seigneur des Anneaux ou les dinosaures de Jurassic Park. Les spectateurs semblent avoir le réflexe de la consommation des produits de franchises depuis les films Disney, et nous retrouvons les mêmes trousses de la Reine des Neiges et les peluches Simba du Roi Lion à travers le monde grâce aux boutiques Disney Store (présents en Europe, en Inde, au Japon et en Chine) dont les ouvertures et les fermetures varient en fonction de la situation économique de l’empire – revivant une nouvelle ampleur depuis son expansion vers les univers des super-héros.

En diffusant des objets témoignant du sentiment d’appartenance à un phénomène social de grande ampleur, le blockbuster développe une importante conséquence sociale. Dans les cours d’école, les cartables cristallisent la puissance des super-héros ou de la nouvelle héroïne Disney mais ce type d’ampleur ne reste pas enfermé entre les murs. Dans les rues et les plateformes virtuelles, le culture se « blockbusterise » et la sortie d’un film est un rendez-vous social, amical et familial. Au sein de toutes les tranches d’âge et à travers le globe, on va voir un blockbuster : d’Avatar de James Cameron aux Pirates des Caraïbes et aux Harry Potter, la liste des plus grands succès de l’histoire du cinéma montre cette puissance culturelle et industrielle. Les producteurs soignent leur communication, tout en s’adaptant aux pays receveurs, d’après l’esthétique de l’affiche ou au teaser diffusé, mais on investit sur des plans de cinéma particulièrement chers, vus dans toutes vidéos de promotion à travers le monde, pour avoir en tête la bombe de Pearl Harbor ou le mouvement corporel de Matrix, qui s’inscrit dans une sorte d’imaginaire collectif.

Il serait difficile de parcourir les informations du globe pour mettre en évidence la propagation du cinéma de blockbuster. On peut se référer à quelques sources provenant d’études officielles. En 2016, le CNC affiche déjà le pourcentage des entrées depuis quatre mois : 52,1%[7] des parts de marché proviennent de fréquentation de films américains contre 40,4% de films français. La fréquentation tend à s’amplifier d’année en d’année (46,8% de films américains en 2015) et l’accumulation des sorties de blockbusters durant les cinq prochaines années – avec les séries de films Marvel et Star Wars[8] achetés par les studios Disney et leurs concurrents DC Comics ainsi que d’autres franchises de science-fiction – pourrait accentuer ce phénomène. La France n’est pas une exception à cette propagation culturelle et commerciale. En Chine, on assiste à la projection de Star Wars pour la première fois en 2015, certainement préméditée pour la sortie du septième épisode la même année, suivi par d’autres sorties de même ampleur comme Jurassic World[9]. Dans un autre continent, l’association algéroise Mayhem Coordination propose des projections de films, avec une attention particulière aux sorties des blockbusters contemporains.

Le cinéma mainstream a besoin du monde, parfois davantage à son pays de naissance. Sa rentabilité mise sur son internationalité et son universalité. En analysant Captain America, le soldat de l’hiver de Joe et Anthony Russo, le critique de cinéma François Bigaudeau affirme que le scénario « antiaméricain » élaboré dans le film correspond à une norme des blockbusters, car ces œuvres sont destinées à l’ensemble de la planète étant plus « antiaméricaine » que touchée par son patriotisme[10]. La dimension politique n’est pas à mettre à l’écart, alors que ces œuvres ont une apparence exclusivement divertissante – s’inspirant de la saga Hunger Games, des manifestants thaïlandais reprennent en 2014 le symbole manuel de la révolte[11].

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En distribuant le cinéma de blockbuster partout dans le monde, certains craignent une cristallisation d’une culture de masse mondialisée marginalisant d’autres expressions artistiques et notamment cinématographiques. Face à ce succès planétaire, on ne prendrait plus le risque de financer des projets « à risque », à l’exception de petits budgets diffusés pour des publics visés et souvent nationalement centrés. En forgeant une culture mondialisée, le cinéma de blockbuster risquerait d’homogénéiser le paysage cinématographique, normaliser le septième art en profitant du navire de marché capitaliste mondialisé. Le septième art deviendrait une consommation de spectacle. Pourtant, celui-ci peut être confronté à des faiblesses.

III. Contestation de la « Culture de masse » ?

La libéralisation économique accentuée de la culture, y compris en France malgré l’exception culturelle et sa place particulière dans les politiques publiques, a avantagé le succès des blockbusters dans les salles de cinéma, poursuivis par la vente des produits dérivés, des supports vidéos et des jeux-vidéos issus des franchises populaires. À la sortie d’un Jurassic Park, d’un Harry Potter ou d’un film de super-héro Marvel, il est presque inévitable de voir une boite de production de jeux-vidéo acheter les droits de la franchise. Ainsi, la culture se mondialise par les flux de marché touchant à d’autres domaines artistiques monopolisant la consommation culturelle autour des franchises populaires. Lorsque la sociologue Dominique Pasquier décrit la « Tyrannie de la majorité » dans les cultures lycéennes, nous ne sommes pas loin du cas du cinéma des blockbusters puisqu’en ignorer un correspond à une sorte de marginalité sociale. Chaque année, les détracteurs signalent une dictature de consommation pesante dans la vie sociale, comme l’arrivée chaque année de la série Game of Thrones : « Heureusement, il existe des dizaines, voire des centaines d’autres séries qui valent le détour. J’en suis moi-même un grand amateur. Je n’ai juste jamais été intéressé par l’imaginaire de Game of Thrones. Alors la pression que vous m’infligez, au travail comme lors de soirées entre amis, me fatigue et m’interroge. »[12]. En s’inspirant de Max Weber, le sociologue Emmanuel Ethis avance une « massification » des individus, à la recherche de repères sociaux autour des mass media après l’individualisation crée par l’industrialisation de la société. Ainsi, la propagation de la révolution industrielle donne une suite à la consommation culturelle, dont l’industrie du cinéma[13].

Depuis les années 1980, l’impact de ce cinéma a dessiné un certain paysage social et culturel. En reprenant l’exemple de la sortie mondiale du dernier Star Wars en décembre 2015, les réseaux sociaux, utilisés massivement à travers le monde, ont utilisé cet événement pour des innovations informatiques : tel était le cas du filtre laser des photos de profil Facebook proposé et recommandé par le réseau social[14]. Plus qu’une « blockbusterisation » du paysage culturelle mondiale, certains pourraient avancer une « américanisation »[15] de la diffusion artistique grâce au libre-échange des marchés : « Mondialisation et américanisation ne sont pas synonymes : la globalisation des marchés est autant le fait des épargnants japonais que des financiers américains, et il existe de nombreuses firmes multinationales qui ne sont pas américaines. Mais le rapprochement que beaucoup font entre les deux termes n’est pas sans fondement… ».

En fonctionnant comme une multinationale alimentaire ou mobilière, le blockbuster est mis en contradiction avec le cinéma d’auteur, décrit comme plus artistique, original et sincère dans son processus de création, comme un auteur s’adressant directement à un public sensible à son univers. Le blockbuster n’aurait donc qu’un impact économique et social… pourtant, il est impossible d’affirmer qu’il n’y aurait aucune conséquence culturelle et artistique. D’une culture savante aux industries culturelles, la frontière peut parfois s’avérer bien plus flou qu’on ne le prédit. Depuis la fin du XXème siècle, accentué par les vifs échanges internationaux sur internet, la « Pop Culture » a été forgé, autour d’un mixage de plusieurs références dont la culture des jeux-vidéos, les mangas ainsi que le cinéma des blockbusters qui sont des piliers considérables. De nos jours, les adeptes des références « Geeks », qui ont grandi avec elles aujourd’hui trentenaires, souhaitent un « anoblissement » artistique de cette culture, développée et échangée par eux-mêmes sur la toile virtuelle, presqu’en autodidactes. Quand les œuvres de Cronenberg et Tarantino ont parvenu à créer une alliance entre cinéma d’auteur et films de genre, la culture des blockbusters, et plus largement la « Pop Culture », peuvent sortir du gouffre industriel, en ne prenant pas les spectateurs pour « des bourrins décérébrés »[16], ne voulant plus que ces œuvres ne restent que dans une position commerciale. Hormis les détracteurs adeptes du cinéma d’auteur, les contestations proviennent également des spectateurs de blockbusters, ne cachant pas leur affection pour ce cinéma mais conscients de leur portée industrielle et « dangereux »[17] pour la diversité cinématographique mondiale. Nous pouvons aller plus loin, plus qu’une américanisation, les blockbusters ont participé à forger une culture, certes mondialement répandu par la diffusion médiatique et accentuée par internet, mais assimilée à d’autres références – comme la culture asiatique. La culture « Geek » en est une des conséquences, comme affirmait un de ses « adeptes » vidéastes : la culture populaire s’est « geekisée »[18] et les blockbusters ont participé à ce phénomène.

Conclusion

En nous plongeant dans le sujet du blockbuster, on se demandait si le blockbuster hollywoodien participait à une américanisation de la « culture de masse », comme ont été perçu d’autres produits, culturels ou industriels, au même titre que Lady Gaga ou Coca Cola. La particularité de l’histoire du septième art est fortement liée à sa vision industrielle inscrite depuis longtemps et les échanges cinématographiques sont entrés très tôt dans le marché international. Ainsi, la distribution du blockbuster succède en partie à l’histoire du cinéma, les œuvres audiovisuelles pouvant être rapidement, efficacement et facilement projetées et échangées à travers le monde, entre les filets des marchés et des distributeurs très puissants et implantés à travers le monde dans un contexte de libéralisation des marchés. Ces derniers sont davantage aidés par des industriels façonnant un paysage culturel mondial, d’où les flux de spectateurs dans les salles obscures. En effet, le grand succès de ce cinéma étouffe la diversité de création et des auteurs, et cette conséquence crée une séparation nette entre les adhérents à une culture « savante » hostiles à une dictature du divertissement. Car cela fonctionne, c’est la recette blockbuster qui cristallise une dictature artistique en s’alignant sur la pensée libérale maîtresse des flux culturels, comme toute œuvre aujourd’hui.

Pourtant, le cinéma de blockbuster possède aussi une grande faiblesse, malgré son efficacité universelle. Le coût exorbitant des productions transforme les films en bombe imprévisible, pouvant provoquer un raz-de-marée de spectateurs ou un échec retentissant capable de réduire différentes structures en poussière. Ainsi, le cinéma de blockbuster dépend de ses entrées dès les premières semaines d’exploitation et l’afflux des spectateurs américains n’est pas suffisant pour que le film soit rentable. Bien que les films les plus chers de l’histoire du cinéma fassent aussi parti de la liste des plus grands succès (comme Avatar ou Pirates des Caraïbes 3), les déceptions peuvent avoir des conséquences importantes pour la survie de certains studios (l’échec du Septième Fils sorti en 2014 a mis en danger plusieurs boites de production chargées du film).

Face à cette fabrication de la « culture de masse », assistons-nous à une mondialisation homogène de la culture cinématographique ? Sa propagation ne repose pas seulement sur les distributeurs contrôlés par les majors. Le blockbuster est un genre cinématographique à part entière et quelques pays ont repris les mêmes recettes que les studios d’Hollywood, comme la Cité du Cinéma mise en place par Luc Besson ainsi que le cinéma Bollywood, reprenant les mêmes méthodes de star-system[19]. Les échanges concentrés sur Internet accentuent aussi ce phénomène et on peut voir les différents sites de téléchargements et de streaming d’origines et de langues diverses affichant un classement des films les plus téléchargés du moment, très majoritairement des blockbusters. Entre les différents détournements iconographiques, les parodies vidéo et les Gifs diffusés à travers les réseaux sociaux, on ne peut nier l’ampleur de cette culture assez indifférente aux frontières culturelles. Mais s’il s’agit d’une mondialisation dont certains qualifient d’une américanisation du paysage culturel, la rapidité des échanges contemporains crée une stimulation d’un nouvel élan culturel surtout présent sur la toile virtuel. D’après les sources vidéos, une partie des créateurs audiovisuels se sentant appartenir à la « Pop Culture » ou à la culture « Geek » a été également nourri par les blockbusters de cinéma, demeurant à la fois affectueux mais très critiques à l’égard de ce monopole, tentant de trouver des financements alternatifs comme « Tipee » ou d’autres moyens participatifs.

On ne qualifierait la propagation du cinéma de blockbuster comme une « américanisation » mais elle s’inscrit dans la continuité d’une capitalisation du cinéma naviguant sur les routes du libre-échange. Les conséquences produisent aussi une certaine créativité originale, avec davantage une remise en cause du système de marché qu’un rejet artistique général. La reproduction de la méthode hollywoodienne prend en compte les particularités culturelles – comme le cas du cinéma bollywoodien, ayant de plus en plus de succès à travers la planète – tout en essayant de s’inscrire dans une universalité. Dans un monde où les capacités d’exportation sont poussées à l’extrême, on souligne la particularité culturelle d’origine tout en s’adressant au monde ouvert sur le marché mondial[20], quitte à étouffer et à mettre en danger les originalités artistiques, car il s’agit avant tout d’être vendeur.

[1] Odello Laura, Blockbuster. Philosophie et cinéma, Les Prairies Ordinaires, Paris, 2013, p. 7

[2] Ibid.

[3] Biskind Peter, Le Nouvel Hollywood : Coppola, Lucas, Scorsese, Spielberg : la révolution d’une génération, Le Cherche Midi, Paris, 2008. Ouvrage de référence retraçant la période de changement du cinéma hollywoodien, entre la fin des studios des années 1960 et la renaissance des grands projets qui donneront naissance aux blockbusters modernes.

[4] Michalet Charles-Albert, Le drôle de drame du cinéma mondial. Une industrie culturelle menacée. Éditions La Découverte, Paris, 1987, p. 25.

[5] Debbache Karim, « The Last Starfighter », Crossed, chronique n° 6, mise en ligne le 17/04/2013.sur jeuxvidéo.com. Disponible sur http://www.jeuxvideo.com/chroniques-video/00000436/crossed-the-last-starfighter-00112224.htm

La revue Télérama y consacra un article peu de temps après la sortie de Star Wars – Le Réveil de la Force : Heuré Gilles, « Joseph Campbell, l’universitaire qui a influencé George Lucas », Télérama, 20.12.2015. Disponible sur : http://www.telerama.fr/cinema/joseph-campbell-l-universitaire-qui-a-inspire-star-wars,135574.php

[6] Dans son ouvrage, l’anthropologue américain avance la théorie du « monomythe », affirmant que tous les mythes du monde tournent autour de l’histoire d’un même héros. Il avance donc une théorie universaliste du héros.

[7] http://www.cnc.fr/web/fr/frequentation-cinematographique. Bien que les films américains ne soient pas tous des blockbusters, une grande partie de son cinéma provient des majors companies.

[8] Gausserand Hugo-Pierre, « Star Wars, la date de sortie des prochains épisodes annoncée », Le Figaro, 04.01.16. Disponible sur http://www.lefigaro.fr/cinema/2016/01/04/03002-20160104ARTFIG00134–star-wars-la-date-de-sortie-des-prochains-episodes-annoncee.php

[9] Pierre, « La Chine ne permettra pas de battre à Star Wars 7 de battre Avatar », le Journal du Geek, en ligne le 20 janvier 2016. Disponible sur http://www.journaldugeek.com/2016/01/20/la-chine-ne-permettra-pas-a-star-wars-7-de-battre-avatar/

[10] Bigaudeau François, « Captain America, le soldat de l’hiver », Le Cercle, Canal Plus, 2014. Disponible sur : http://www.canalplus.fr/c-cinema/c-les-films-sur-canal/cid959200-captain-america-le-soldat-de-l-hiver.html

[11] « Hunger Games » en Thaïlande », Le Monde, 03/06.2014. Disponible ici : http://www.lemonde.fr/pixels/article/2014/06/03/en-thailande-le-signe-de-hunger-games-contre-le-coup-d-etat_4431166_4408996.html

[12] Panfili Robin, « S’il vous plaît, arrêtez de nous bassiner avec Game of Thrones », Slate, mise en ligne le 09/05/2016. Disponible sur : http://www.slate.fr/story/117423/game-of-thrones-pression-sociale. Bien qu’il s’agisse d’une série, Game of Thrones utilise certaines caractéristiques du cinéma de blockbuster. Sa popularité écrasante influence beaucoup le paysage culturel mondial.

[13] Ethis Emmanuel, Sociologie du cinéma et de ses publics, Armand Colin, Paris, 2014, p. 13

[14] Vitt Romain, « Facebook vous propose de mettre votre photo de profil aux couleurs de Star Wars », Phanandroid, 15/12/2015. Disponible sur http://www.phonandroid.com/facebook-vous-propose-mettre-votre-photo-profil-couleurs-star-wars.html

[15] Guéhenno Jean-Marie, « Américanisation du monde ou mondialisation de l’Amérique ? », Politiques étrangères, Volume 64, n°1, pp.7-20, 1999.

[16] Debbache Karim, « Resident Evil », Crossed, chronique n°21, mise en ligne le 11/12/2013. Disponible sur : http://www.jeuxvideo.com/chroniques-video/00000436/crossed-resident-evil-00117623.htm

[17] Le chroniqueur et réalisateur Victor Bonnefoy avance une « dangerosité » des machines industrielles du cinéma capable de tuer la création lors de sa critique des Nouvelles Aventures d’Aladin, blockbuster français sorti en 2015, pourtant adepte des films de blockbusters.

[18] Usul, « Les Geeks », 3615 Usul, jeuxvidéo.com. Disponible sur : http://www.jeuxvideo.com/chroniques-video/00000345/3615-usul-les-geeks-00115509.htm

[19] Michalet Charles-Albert, Le drôle de drame du cinéma mondial. Une industrie culturelle menacée, Éditions La Découverte, Paris, 1987, pp. 70-71

[20] Dans un autre domaine artistique, on pense également à la pop coréenne, reprenant les recettes du star-system, de leur sur-médiatisation et de son ampleur sociale à travers le monde, méthode inspirée des machines hollywoodiennes.

Bibliographie

Ouvrages

BISKIND Peter, Le Nouvel Hollywood : Coppola, Lucas, Scorsese, Spielberg : la révolution d’une génération, Le Cherche Midi, Paris, 2008

ETHIS Emmanuel, Sociologie du cinéma et de ses publics, Armand Colin, Paris, 2014

MICHALET Charles-Albert, Le drôle de drame du cinéma mondial. Une industrie culturelle menacée. Éditions La Découverte, Paris, 1987

ODELLO Laura, Blockbuster. Philosophie et cinéma, Les Prairies Ordinaires, Paris, 2013

Articles

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Chroniques vidéo

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BIGAUDEAU François, « Captain America, le soldat de l’hiver », Le Cercle, 2014. Disponible sur : http://www.canalplus.fr/c-cinema/c-les-films-sur-canal/cid959200-captain-america-le-soldat-de-l-hiver.html

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