« Divines »: L’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage.

Cet article contient des spoilers.

Divines,

de Houda Benyamina

Houda Benyamina, c’est cette réalisatrice courageuse et passionnée, dont le discours enragé et militant au Festival de Cannes, en forme de déclaration d’amour au cinéma, a marqué la mémoire. Elle en a tellement bavé avant, qu’on comprend pourquoi sa joie a éclaté avec tant d’ardeur lors de la remise du prix de la caméra d’or pour Divines. Fondatrice de l’association 1000 visages, qui initie les jeunes des quartiers populaires aux métiers du cinéma, Houda Benyamina est une artiste engagée et sensible.

Divines, son premier long-métrage, est un coup de poing féroce dans le cœur, qui te laisse au sol, vidé de toute énergie, dans un silence lourd d’amertume et de chagrin. Lors du cut final, on sentait cette vibration intime qui nous traversait tous : nous étions tétanisés par l’émotion.


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Divine héritière de La Haine

Tu sors de la salle en sanglots et en sang, abattue, la gorge serrée. Soudain cela parait étrange de continuer à mener sa petite vie après ce que tu viens de vivre. Divines est un film sans concession, d’une brutalité sans filtre, d’une radicalité implacable, d’une vérité désespérée.

Le film s’amuse toutefois à brouiller les pistes, à te faire rire aux éclats, à te faire croire à cette « dramédie » prenant comme toile de fond les banlieues. Le film assume d’ailleurs complètement cette pluralité des genres, passant du drame au polar, du polar à la comédie. C’est aussi cela sa force : proposer, au delà du film social, un univers fort empreint de cinéma de genre.

Le sujet du film est pourtant éminemment social et actuel, il dépeint une jeunesse en crise, démunie, dans une société de la jungle, où la fracture sociale se creuse. Dounia, une jeune fille issue d’un milieu social difficile, sans espoir de réussite, va être tentée par l’argent facile généré par le trafic de drogue.

On imagine que cette jeune femme va forcément s’en sortir. Après quelques obstacles, quelques échecs, c’est une femme plus forte et grandie qui en sortira : le schéma classique. Mais Divines est plutôt le digne héritier de La Haine de Mathieu Kassovitz : pas de rémission possible. D’ailleurs, à plusieurs reprises, le film semble faire référence à ce classique du cinéma. Par le sujet même : la marginalisation du monde des banlieues. Mais aussi à travers de subtiles détails, notamment lorsque Dounia confie à sa meilleur amie Maimounia un de ses rêves récurrents, dans lequel elle se voit en train de tomber dans le vide.

Tu te dis au début, que Divines est une ode à la vie, un parcours initiatique (et ça l’est en partie) mais c’est surtout une mise en garde sans fard, sans mensonge, sans ce joli happy end que nous sert souvent le cinéma pour panser les blessures infligées précédemment par l’histoire, ou plutôt par une réalité qu’on ne veut pas voir, que l’on contourne, que le cinéma estompe grâce à ses vertus réparatrices. Houda Benyamina ne cherche pas, au dernier moment, à sauver ses personnages d’une chute irrémédiable. Elle ne veut pas tricher avec la réalité. Sur grand écran, souvent tout finit bien, et le spectateur sera juste assez malmené pour quand même pouvoir dormir sur ses deux oreilles. Ici, vous ne dormirez certainement pas sur vos deux oreilles.

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L’existence précède-t-elle l’essence ?

Dès le début du film, les choix du personnage préfigurent le dernier acte tragique, tel un présage funeste. C’est une manière de dire : « peu importe ta bonté d’âme, peu importe que tu sois un personnage de  fiction, tes actes te conditionnent. Si tu empruntes ce chemin, il n’y aura pas d’issue de secours. » Dans Divines, il y un aspect foncièrement fataliste, et peut-être teinté de morale. C’est un film engagé, dont la vocation est de sensibiliser, de permettre une prise de conscience. Le parti pris est très fort. Mais Houda Benyamina dénonce aussi la prégnance du déterminisme social. Difficile de dire si « L’existence précède l’essence » (le libre arbitre précède le destin) de Sartres peut s’appliquer ici. Les deux semblent concomitants.

D’un côté, le personnage de Dounia est clairement condamné pour ses actes. Elle aurait pu agir autrement, à bien des reprises. Au sein même de la diégèse, c’est explicité : un personnage lui dira  « tu aurais pu être ailleurs, mais tu as fais ce choix. » Et de l’autre côté, Dounia est le produit et la prisonnière d’un environnement et de facteurs sociaux qui la dépassent, qui par essence ne permettent pas de s’élancer dans la vie comme tout un chacun. La scène finale, alors que les pompiers ne veulent pas intervenir dans la cité pour sauver une jeune fille innocente prisonnière des flammes, montre clairement l’ostracisation génétique que l’on subit en tant qu’enfant de la banlieue.

Divines te force à ouvrir les yeux sur une réalité connue, mais la réalisatrice injecte une telle énergie, une telle vitalité dans ses personnages, qu’un immense sentiment de gâchis envahit le spectateur. C’est n’est pas juste du cinéma, c’est de la vie.

On retiendra une scène, diabolique d’émotion, de beauté et de cruauté finalement, que seul le cinéma permet : Dounia et Maimouna s’imaginent riches, enfin, à bord d’une ferrari, à l’autre bout du globe, reines du monde, libérées de leurs chaines. Elle l’imaginent tellement fort, que cette image prend vie, avant que l’illusion ne s’évanouisse. Cette petite fenêtre soudainement ouverte sur un avenir radieux n’est qu’une chimère, et les portes de leur prisons se refermeront impitoyablement sur ces jolis rêves d’enfant.

Houda Benyamina signe une œuvre noire, suffocante, sans chercher à distribuer les mauvais points, d’un pessimisme total, qui réveille chaque fibre de notre être tenaillées par l’injustice sociale.

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