« The Witch » : pose-toi au lieu de sursauter

The Witch

de Robert Eggers

L’obésité du cinéma horrifique a accumulé sa graisse de jump scare jusqu’à faire désespérer les amoureux du genre. Les professionnels de la promotion en sont parfaitement conscients et le sous-titre de The Witch, « le cinéma horreur existe encore » (par Critique Cinéma) s’aligne sur les campagnes de communication prophétiques existant depuis le oh combien apprécié The Conjuring de James Wan – pour lequel je ne comprends toujours pas l’engouement. Qu’en est-il du premier film de Robert Eggers? En 1630, en Nouvelle-Angleterre, un patriarche dévot emmène sa famille bannie de leur colonie vivre en autarcie. Entourée d’une mystérieuse et vaste forêt, l’espérance d’une existence pieuse se transforme en descente aux enfers : les récoltes pourrissent, le nourrisson disparaît, la famille se déchire, la forêt les engloutit.

La beauté prime sur la peur

On peut imaginer la réaction septique d’un amateur de The Conjuring, ou de n’importe quel autre « phénomène » horrifique contemporain, après avoir vu The Witch. Le jump scare n’est cette fois pas au rendez-vous, ni aucune autre paresse esthétique, scénaristique et musicale – merci encore au fameux Lazarus Effect pour avoir réalisé l’exploit d’accumuler les trois. Néanmoins, revenons dans le temps: je ne pourrais condamner ou mépriser un fan de cette nouvelle génération, ayant considéré les sursauts pour les plus softs, le torture porn pour les plus trashs, comme la normalité du cinéma d’horreur. Leur rétine éphèbe ne connait pas l’expressionnisme allemand ni la claustrophobie atmosphérique des années 1960, comme La maison du Diable de Robert Wise – m’ayant à l’époque empêchée de dormir dans la pénombre pendant trois nuits – et il serait difficile de faire apprécier une histoire horrifique basée sur la mise en place d’une ambiance et d’une esthétique picturale soignée.

En effet, Robert Eggers prête une grande attention à la photographie, grâce au chef opérateur inspiré des peintures de Vermeer et de La Tour à travers le clair-obscur, ainsi que le romantisme allemand honoré dans les séquences forestières. Ces références artistiques déjà solides sont renforcées par une belle adaptation historique du XVIIe siècle, qui ne mise pas sur une fresque épique mais sur une histoire intime en huis clos quasi-intemporelle de la déchirure familiale à la Shining. Chaque plan, mouvement de caméra ou jeu des acteurs est soigné, millimétré, cadré comme un nouveau tableau en gardant en tête une fidélité presque amoureuse de son sujet de base. Le film transpire l’honnêteté et malgré une certaine lourdeur scénaristique, l’effort mérite applaudissement.

Malgré nos condamnations, nous avons pris l’habitude de voir des longues scènes épileptiques sous une musique plus stridente que stressante et je me surpris à penser que le film peinait à démarrer et à nous propulser dans l’horreur, le trouvant trop lent. Mais il n’en est point : le cinéma horreur nous ayant trop habitués à la consommation de frayeur et de sursaut, comme s’ils souhaitaient blockbusteriser le genre comme étant « le film vous ayant le plus sursauté de l’histoire du cinéma depuis trois siècles », une histoire intimiste teintée d’ambiance horrifique peut paraître moins savoureuse car nous avons avons oublié qu’un réalisateur peut utiliser de bons produits.

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Une terrible envie de bien faire

The Witch est sans doute un film honnête et rafraîchissant et son investissement esthétique peine à émettre des réserves sur quelques points, d’autant plus que les maladresses sont propres aux premiers films,. Les problèmes de rythmes et de scénario peuvent laisser sur notre faim. Le « climax » aurait pu ouvrir une nouvelle situation passionnante pour l’avenir du personnage principal, ainsi, on est souvent frustré pour des contextes avortés. Eggers a beaucoup misé sur sa photographie et les cadres très précis donnent l’aspect du « premier film » d’un jeune réalisateur, plus passionné et soucieux de son travail que prétentieux: une œuvre attachante, prouvant une vraie volonté de création, mais manquant paradoxalement de fluidité. En s’étant trop reposé sur son esthétique et la transposition historique, Eggers aurait peut-être pu davantage améliorer le rythme de son scénario et de son montage, qui sont loin d’être catastrophiques.

Une belle œuvre, un bon premier film, reste t-il un bon film d’horreur ? En sortant de la salle de cinéma, on se posait la question de son appartenance au genre et sa promotion n’avait pas aidé à le catégoriser efficacement. Je ne serais pas surprise de voir des fans de cinéma horrifique contemporain crier qu’il « ne se passe rien » et que « ça fait même pas peur ». Soit, cette œuvre est loin d’être ambitieuse de provoquer des tachycardies collectives. Mais les distributeurs de jump scare et d’hémoglobine ne sont pas les seuls citoyens du genre, comme s’ils avaient balayé les décennies d’exploration artistique de l’horreur dans le septième art. Oui, à travers les folies du puritanisme mettant Jésus en Superstar, Eggers a pu nous ouvrir les portes d’un monde oublié mais ancré dans notre propre réalité, celui d’un expressionnisme des angoisses mortelles. Et cela en fait quand même un film horrifique. Veinards sommes-nous donc.

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