« Carambolages » : un écho cinématographique au musée

Actuellement au Grand Palais, et jusqu’en Juillet, L’exposition Carambolages vous invite à abandonner vos préjugés sur l’histoire de l’art. Car ici, le cinéma entre par effraction en diffusant son influence, renouvelant ainsi notre rapport au musée.

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J’ai choisi aujourd’hui d’aborder le thème de la cinématographie au musée, un lieu a priori figé et grave, où la sacralisation suprême du patrimoine domine tout. Lieux silencieux, intimidants parfois, à l’aura presque religieuse. Au Louvre, les grands tableaux nous surplombent de toute leur hauteur, et l’on se sent parfois écrasé sous leur splendeur et leur gigantisme. Le musée, c’est cet antre sacré, spirituel, chargé de symboles, où l’on communique silencieusement avec un Dieu de la beauté, intangible et immatériel. Son caractère autoritaire, flamboyant, nous coupe parfois le souffle et les jambes : on se prosterne devant la lumière bénie du musée, église absolue de la culture.

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Cette vision du musée faisant autorité, émissaire du beau et du bien, existe depuis que la culture et les arts se sont institutionnalisés et offerts au public. Sans revenir sur toute l’histoire de la muséologie, rappelons que la préhistoire des musées correspond au temps de la Renaissance, période où l’on constitue les premières collections privées. Puis s’installent les cabinets de curiosités et les salons tenus au Louvre. Et l’on passe enfin du privé au public, grâce aux nouvelles politiques culturelles nées sous la Révolution française. Face à la destruction et au pillage, on répond par le désir de sauvegarder. Fort de nos nouvelles valeurs, on démocratise le patrimoine. C’est pourquoi l’assemblée nationale vote en 1793 un décret visant à transformer les collections royales du Louvre en musée national. Et le musée fut. C’est d’ailleurs face à la peur de perdre la singularité du cinéma muet, qu’Henri Langlois fonde la cinémathèque en 1936. L’histoire, inlassablement, se répète.

Ce petit préambule, bien trop léger si l’on voudrait se risquer à retracer toute la chronologie de l’histoire du musée, est néanmoins essentiel pour conduire notre réflexion sur Carambolages, l’exposition aux mille visages.

En quelques mots, Carambolages se propose de donner à voir (et à entendre) un art international, dont l’éclectisme indiscutable accouche finalement de formes et de thématiques fondamentalement semblables. Entre contraste et ricochet, les œuvres se répondent. Elles dépendent de la précédente tout en annonçant la suivante, dans un ballet presque cinétique composé par la mémoire, et en quelque sorte, par une forme de persistance rétinienne.

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Ce que cherche à démontrer le commissaire Jean Hubert Martin, c’est la persistance des formes et des thèmes, d’une époque à une autre et d’une civilisation à une autre, telle une prolongation de l’Atlas Mnemosyne constitué par l’historien de l’art Aby Warburg. Un seul mot d’ordre : décloisonner complètement les catégories d’art. Les mouvements, les courants, les époques : on envoie tout valser. Place à la suprématie du regard et de l’imaginaire. Place à la subjectivité.

Il est fascinant de constater que l’organisation des œuvres, relevant d’associations d’idées, évoque une approche toute cinématographique. La démarche, ici, procède d’une contamination de forme, d’une migration des images traversant les frontières et le temps. La perception que l’on a des œuvres est par ailleurs sans cesse influencée par celles qui les avoisinent. Cela évoque à bien des égards la dynamique du montage cinématographique, et notamment de l’effet Koulechov, théorie du montage mis en lumière par le réalisateur et théoricien soviétique Lev Koulechov. Celui ci a réalisé des expériences visant à démontrer comment des plans assemblés par le montage créent une « contamination sémantique » entre ces plans.

En plus de cet étonnant ensemble, riche et non ordonné, écho aux méandres et circonvolutions mnésiques de nos imaginaires collectifs et intimes, les visiteurs sont invités à écouter une promenade sonore. Présente sur l’application mobile, celle ci accompagne leur parcours en musique. Ces ambiances sonores, composées par Jean Jacques Birgé, aide à l’immersion du visiteur. Elles participent aussi à renforcer cette impression cinématographique déjà induite par l’exposition : non, les œuvres ne s’animent pas sous notre regard, mais elles prennent vie dans notre espace mental.

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Dans cette exposition impliquant divers dispositifs numériques, on est frappé par une animation vidéo utilisant le morphing, composant avec le plus de fluidité possible différentes représentations de la femme à travers les époques. Les œuvres, animées par le montage et le morphing, prennent vie sous nos yeux, et créent une continuité formelle hypnotisante. Cette installation semble illustrer l’intention du commissaire. A savoir créer une continuité visuelle et cinétique entre les œuvres.

Celles ci sont ici au musée ce que les plans sont au cinéma. L’apport du cinéma dans toutes les couches de la création, que ce soit au théâtre (à travers diverses installations et mise en scène empruntant à la vidéo) ou au musée, est un phénomène de plus en plus courant. Notre époque, dominée par les écrans, est avide de mouvement et de continuité. Même si Carambolages n’est pas une exposition sur le cinéma, elle s’inspire pourtant, et sans doute inconsciemment (ce qui renforce encore davantage la preuve de son influence profonde), de son procédé : le but étant de coudre et de réconcilier par le regard, une série d’œuvres issues d’univers a priori opposés.

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Au delà de cette inspiration cinématographique, les visiteurs sont aussi invités à s’approprier eux même les œuvres. Ce n’est plus le musée qui dicte ce qui est aimable, mais à celui qui regarde de se laisser porter par sa propre sensibilité. La beauté est bien ici dans l’œil de celui qui regarde. Quelques dispositifs permettent au visiteur de recréer ses propres associations d’œuvres et de se reconnecter à son propre imaginaire, soit à travers un jeu sur tablette, soit sur le mur des interprétations. Et c’est pourquoi, mine de rien, Carambolages opère une rupture entre notre histoire classique du musée, et celle en train de s’écrire, à travers une approche moins traditionnelle. Approche nourrie par la technique cinématographique et les nouvelles pratiques culturelles liées aux mutations numériques.

Fait amusant et donnant à réfléchir – et nous conclurons là dessus – l’exposition s’achève sur l’oeuvre L’Esprit de Dieu planant sur les eaux de Simon Mahturin Lara, peinture à la portée mystique et spirituelle saisissante. Ce tableau, a priori simple marine, paisible paysage baigné de lumière, révèle un triangle avec en son cœur un tétagramme sacré, tracé en lettres hébraïques. Nous sommes face à la création du monde, la genèse. On pourrait rebaptiser l’œuvre pour l’occasion « l’esprit de dieu planant sur la mémoire humaine. »

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Le musée, même s’il écrit un récit toujours changeant, car inévitablement soumis aux évolutions de nos sociétés vivantes et au regard que l’on porte sur elles, reste cet endroit immuable et sacré : celui de la mémoire humaine, de nos traces, de nos objets, de nos empreintes. De nos patrimoines.

Et c’est cette belle histoire que m’a racontée L’exposition Carambolages, axée sur la subjectivité de celui qui regarde. Tout un chacun peut y lire son propre récit intime, lié à son rapport particulier au musée.

 

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