« The Revenant » : une malédiction esthétique

The Revenant

de Alejandro González Iñárritu

Lent. Beau. Lourd. Maîtrisé. Prétentieux. Impressionnant. Ça copie Terrence Malick.

Les qualificatifs n’ont pas manqué pour « The Revenant », entre les partisans et les blasés d’Iñárritu. On peut admettre que contempler des paysages enneigés nord-américains n’est pas au goût de tout spectateur, ce dernier aurait pu avoir vu « Deadpool » une séance avant, et la douche aurait été froide. En y allant, je mis de côté tout a priori, le seul moyen d’oublier les avalanches de commentaires lus et entendus depuis plusieurs semaines.

Malgré la longueur du film, l’histoire peut se résumer en une description : parcours physique et psychologique de Glass, un trappeur laissé pour mort après le meurtre de son fils dans le but final est la vengeance du tueur. Un but classique dans les scénarios, le retour du père de famille brisé éternellement ressuscité dans le cinéma américain. Le travail d’Iñárritu est donc basé sur l’esthétique et la technique.

Prouesse technique

On n’aurait du mal à reprocher, même parmi les détracteurs, la qualité cinématographique de l’œuvre. Il est clair que les difficultés de tournage furent bénéfiques – pour le plus grand plaisir des acteurs… – et le résultat est plus que plaisant. La lumière et le cadre s’allient pour développer un véritable univers, avec une ambiance atmosphérique et glacée baignée dans un mysticisme agnostique mais tranchée par une violence sanglante. La caméra souligne l’importance et la majesté de la nature, comme un véritable personnage. Dans son bas monde, la quiétude et l’harmonie sont perturbées par les créatures humaines, répugnantes dans leur appétit de destruction. L’une des premières scènes, celle du premier affrontement, ouvre parfaitement le propos principal du film, dans de longs plans-séquences, avec un cadre assez bas et dynamique, passant de tueries en cadavres agonisants.

Une esthétique maîtrisée et soignée… peut-être trop aux yeux de certains, une qualité qui frôle la prétention de la part d’Iñárritu, une vision que je peux comprendre mais dont je ne reproche pas. Je ne peux dire s’il s’agit d’une volonté excessive de prouver sa prouesse ou une vraie sincérité esthétique. La réponse se trouverait-elle entre les deux? Prétentieux ou pas, je ne peux reprocher au Mexicain de nous avoir fournis une esthétique si soignée qui n’en est malgré tout pas froide, car l’aspect sensoriel, notamment la buée sur la caméra, a pour ambition de traduire l’évolution du personnage de Glass à travers sa quête.

the-revenant-leo-dicaprio-2

Ok, je sens que ça va être une sale journée…

Une succession de poisses

Une maîtrise technique qui met en valeur le développement de Glass, cet homme joué par le désormais oscarisé DiCaprio. Ce dernier demeure le cœur et la clé du film, les autres personnages tournant en orbite autour de lui – à l’exception du boss final Fitzgerald joué par l’excellent Tom Hardy au sommet de sa forme. La construction de l’histoire souhaite être posée comme une quête, me faisant presque penser au scénario d’un jeu-vidéo RPG.La mise en relief de Glass n’a pas été bénéfique pour les personnages secondaires, pourtant intéressants, qu’on ne fait que croiser et deviner leur motivation.

Au fur et à mesure du film, les aventures de ce pauvre bonhomme a surtout été une succession de poisses, qui n’en finissait pas, jusqu’à me faire éclater de rire au bout du 53e malheur. Il croise un ours – bizarrement mal fait comparé aux autres images soignées – on tue son fils, on le laisse pour mort, il croise des Indiens hostiles, des tueurs, d’autres Indiens, des brigands… Dire que la bonne étoile a été déterminée à lui pourrir la vie. Qu’a fait donc ce foutu Glass pour mériter un tel sort ou son monde était-il aussi infernal pour qu’il reçoive une telle malédiction ?

Je soulignais plus tôt la performance de Tom Hardy, et l’écriture de son personnage est celle dont je reprocherais quelques prises de position. Les scènes soulignant son aspect antipathique pousse le spectateur à le classer dans la catégorie « méchant ». Or, il aurait peut-être été bien plus pertinent si un simple bonhomme ait été poussé, par instinct de survie, à laisser Glass pour mort et à tuer son fils criant à l’aide par peur de se faire attraper par leurs ennemis. Non par méchanceté, ces actes auraient été accomplies par peur de mourir et l’histoire aurait été plus dérangeante mais moins conventionnelle.

Une vengeance divine ?

Alors agonisant et frôlant la mort, le meurtre de son fils est, paradoxalement, le feu qui a poussé Glass à survivre, faisant brûler en lui une terrible envie de vengeance. Un schéma intéressant, s’il n’est pas perturbé par l’introduction du thème religieux et de la place de Dieu dans toute la création. La place dominante de la nature m’incite à penser que cette divinité est incarnée par les éléments naturels, comme une vision animiste – d’où l’importance de la culture amérindienne – ou agnostique. (LÉGER SPOILER) Le déroulement de l’histoire semble par ailleurs souligner que la vengeance appartient à Dieu, et la fin semble assez perturbante, peut-être par une symbolique qui m’échappe…

Les apparitions ésotériques de la femme de Glass – très kitchs pour certaines – place ce dernier entre la vie et la mort, ce qui renforce la puissance de son corps détruit. Le corps ensanglanté et meurtri fait penser au stigmate ou à la passion du Christ. Les étapes douloureuses du héros renforcent sa volonté dans un élan quasi divin, mais je saurais où placer cette divinité : est-ce une vision monothéiste ou tout simplement sans identité religieuse ?

On sent une terrible volonté de transmettre une œuvre forte et sensorielle, à travers le parcours d’un homme portant sur lui une douleur physique, psychologique et émotionnelle. Malgré quelques points, qui ne sont en réalité que des divergences de goût et de position, j’admets que « The Revenant » est une œuvre bien maîtrisée, avec des objectifs largement atteints. La lenteur a permis de dégager une atmosphère et un univers particuliers, marqués par une sérénité fracassée par la violence humaine. Beauté technique, esthétique et une histoire qui retient l’attention. Je conclurai très simplement : oui, c’est un film plaisant.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s