« Dans ma tête un rond-point » : l’amour à l’abattoir

Dans ma tête un rond-point

(Titre original : Fi rassi rond-point)

de Hassen Ferhani

C’est avec joie que j’ouvre le Bal avec un film resté deux petites semaines dans le mini MK2 Hautefeuille, cinéma coincé entre Odéon et Saint-Michel, où j’eus mes cauchemardesques cours de droit administratif dans un fauteuil trop confortable. Ce jour-là, je ne me suis pas endormie car devant mes yeux, il y eut Dans ma tête un rond-point de Hassen Ferhani.

Une petite caméra s’introduit dans un vieil abattoir d’Alger créé en 1910. Un véritable labyrinthe où les bêtes agonisantes, les camarades de travail et un vieux poète avec ses chats cohabitent nuit et jour.

On se demande quelles ont été les raisons ayant poussé notre cher et jeune Hassen à vouloir tourner un documentaire dans un abattoir. Un intérêt pour les animaux, l’artisanat ou la question sanitaire ? Nous trouvons ou plutôt nous ressentons bien plus que cela. Le réalisateur va bien plus loin que la mise à mort des bêtes pour nous, notre consommation humaine nombriliste. Il cherche à transmettre la réalité d’une étrange cohabitation qui n’en est pas moins poétique. La prédominance de la couleur rouge à travers la couleur des murs, des sols couverts de sang, des lumières nocturnes et du ciel embrasé d’Alger rappelle les cadavres des bêtes mises à mort mais aussi la fureur de vivre, d’aimer et la rage de ne pas pouvoir profiter de ce qui les anime.

Une esthétique soignée, chaque plan n’est jamais posé au hasard. Il souligne le mouvement des corps des personnages comme nous l’avons rarement vu dans un documentaire algérien, habitué à voir des personnes inertes – il expliqua dans Radio Libertaire ses intentions de vouloir montrer des Algériens « qui travaillent » et non les traditionnels chômeurs dans le cinéma documentaire. Œuvrant jour et nuit jusqu’à demeurer gardiens de leur lieu pendant des heures nocturnes, nous les voyons rarement se reposer, frôlant une fatigue extrême. Pourtant, ils précisent que leur fatigue est surtout morale et non physique. Vivre ainsi ne peut que les précipiter dans une grande mélancolie. Leur plus grande tristesse et obsession : une terrible envie d’aimer qu’ils n’ont pu assouvir.

dans ma tête un rond point 2

« Oui allô… Viens on s’enfuit, rien que tous les deux ! »

Nos chers personnages sont en réalité de grands romantiques, rêvant de connaître une grande histoire d’amour. L’un tente d’atteindre ce but ultime avec une relation téléphonique, l’autre reste prêt à mourir pour une passion amoureuse, le plus âgé demeure à se remémorer d’une femme qu’il a aimé. De grands sentimentaux mélancoliques, attristés de n’avoir comme compagnie que leurs collègues et la mort des bêtes dont ils sont responsables. La Faucheuse, leur fidèle compagne, s’est imprégnée de leur vie jusqu’à entrer dans leur peau. Ils n’arrivent à avoir Eros, ils ne leur restent que Thanatos, la Toute-Puissante de ce royaume sanglant, qui parvient à leur insuffler une envie de suicide, malgré leur forte croyance religieuse : « Je préfère connaître la colère divine que me faire chier avec eux » dit l’un d’eux.

C’est une vie peinte comme extrêmement liée à la mort, celle des bêtes mais aussi celle des personnages. Elle est à la fois célébrée, haïe et crainte notamment par le vieux poète entouré de ses chats, inspiré par les écritures religieuses de tout bord. Dieu est en effet présent, davantage glorifié que craint car leur souffrance ne peut pas aller au delà. Ils sont convaincus de leur bonté mais enragés par l’injustice de leur vie. À travers ce portrait, la musique fut rarement aussi bien placée dans un film documentaire en particulier le Raï, grand patrimoine musical souvent peint comme amusant ou folklorique. Sa place reflète désormais une poésie mélancolique de l’existence en manque d’amour. Les textes des chansons sont mises en avant car ces personnages s’y retrouvent, s’y identifient, s’y sont attachés et les connaissent par cœur. Un anoblissement du Raï dans un abattoir, la magie du cinéma par de talentueux auteurs demeure toujours un vrai régal.

En soi, je ne cesserai de saluer le travail de ce jeune homme dont je ne connais même pas le visage. Mais j’associe désormais son nom à ce film touchant, sincère et poétique. On en sort attristé, attaché au destin de ces hommes avides de vie mais vidés par la fatigue morale. Un portrait algérien comme je ne l’ai rarement ou jamais vu, habituée à des doléances folkloriques. Cette fois, ces hommes ne sont ni plaints pour leur « manque de liberté », ni condamnés car trop attachés à leurs traditions archaïques, ni mis sur une scène de cirque pour amuser la galerie. On s’y attache et on finit par les aimer. Je suis consciente de sa petite distribution, de sa promotion discrète et vous n’entendrez peut-être plus jamais parler de ce documentaire. Néanmoins, si vous le croisez un jour, pensez-y.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s