« Les Hauts de Hurlevent » à l’épreuve de l’adaptation

Récemment, je me suis attelée à la lecture d’œuvres majeures, inexplicablement passées entre les mailles de mes filets. Et c’est tout naturellement que je me suis empressée de visionner leurs adaptations. Ont-elles ravi mes yeux ? C’est avec un amer regret que je dois répondre… non, fermement et définitivement non. Ce qui m’a amené à me questionner sur LE geste de l’adaptation cinématographique en général : Pourquoi est-on si souvent déçu ? Vaut-il mieux rester conforme au matériau d’origine, ou s’en émanciper ? Un livre emblématique du 19ème siècle, Les Hauts de Hurlevent de Emily Brontë, ouvrira le bal de notre rubrique « Les mille et une adaptations » pour répondre à cette question déjà féconde de multiples débats et querelles : Au cinéma, faut-il trahir, ou faut il rester fidèle ?

L’adaptation, vieille comme le monde (euh, comme le cinéma)

Le geste de l’adaptation cinématographique existe depuis les débuts du cinéma – et ne s’affaiblit pas avec le temps – faisant figure de valeur sûre. En s’appuyant sur un chef d’œuvre de la littérature, les producteurs se prémunissent d’une part contre le risque de ne pas intéresser le public (il s’agit un peu du même principe que les franchises déclinées et étirées à l’infini, assurant ainsi public et prospérité économique…) et d’autre part ils prolongent la noblesse de l’écriture littéraire, parant l’adaptation d’une légitimité anticipée. Effectivement, très tôt les producteurs entreprennent des films d’ambition culturelle avec notamment des adaptations de classiques littéraires (La société Le film d’Art en 1908), s’opposant ainsi à la production de divertissement populaire.

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Au tout début donc, le cinéma a encore du mal à explorer les potentialités qu’implique ce nouveau médium et à s’affranchir de la littérature, dont il se fait plus souvent l’illustration que l’adaptation justement. « Le théâtre filmé » sera très longtemps une expression usitée hautement péjorative, pour condamner ce type de cinéma qui peine encore à trouver son propre langage.

La télévision elle aussi a généré son lot d’adaptations, répondant à la mission de vulgarisation du service public.

Et aujourd’hui encore, les adaptations fleurissent tels les bourgeons au printemps, à la télé comme sur grand écran.

Retour sur quelques principes bien ancrés

Selon André Bazin, critique de cinéma et cofondateur des Cahiers du Cinéma, le septième art est par essence, impur. “Le cinéma est un art impur. Il est bien le plus-un des arts, parasitaire et inconsistant. […] Il est le septième art en un sens tout particulier. Il ne s’ajoute pas aux sept autres sur le même plan qu’eux, il les implique, il est le plus-un des six autres. Il opère sur eux, à partir d’eux, par un mouvement qui les soustrait à eux-mêmes.”

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Le cinéma est dès lors impur car non uniforme: celui ci emprunte à la littérature, à la danse, à la musique, à la peinture. C’est un art composite et hybride, nourri des autres arts. C’est en 1952 avec « Pour un cinéma impur, défense de l’adaptation » que Bazin, l’opiniâtre critique et moraliste (cf « le montage interdit »), s’exprime sur l’épineuse question de l’adaptation. Selon lui, une partie des adaptations n’aboutit qu’à des synopsis améliorés et illustrés. Cependant certains films font figure d’exception, et d’autres illustrent parfaitement cette pensée pessimiste. Mais Bazin n’est pas aussi radical que cela. Paradoxal, il est. Il méprise un certain nombre d’adaptations certes, mais quelques unes trouvent grâce à ses yeux. La seule méthode acceptable pour parvenir à gagner l’estime de l’intraitable Bazin, est de s’inspirer de la traduction littéraire : traduire les effets littéraires en effets cinématographiques, autrement dit trouver des procédés cinématographiques équivalents au langage littéraire.

Truffaut, digne héritier de Bazin, écrit quant à lui au sujet de l’adaptation : « Aucune règle possible, chaque cas est particulier. Tous les coups sont permis hormis les coups bas ; en d’autre termes, la trahison de la lettre ou de l’esprit est tolérable si le cinéaste ne s’intéressait qu’à l’une ou l’autre et s’il a réussi à faire : a) la même chose b) la même chose en mieux c) autre chose, de mieux. Inadmissibles sont l’affadissement, le rapetissement, l’édulcoration. »

On est d’accord. Les bases sont donc posées.

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Age d’or hollywoodien ≠ Bonne adaptation

Les Hauts de Hurlevent, livre immensément célèbre, (tellement célèbre qu’il est fièrement arboré par Bella et Edward dans Twilight… ceci me fâche tout rouge et me fait grincer des dents) Les Hauts de Hurlevent, donc, ont connu un certain nombre d’adaptations, pas moins de huit pour être précise.

Les Hauts du hurleventPour commencer, intéressons nous au classique de 1939 réalisé par William Wyler. Avec Merle Oberon et Laurence Olivier, respectivement dans la peau de Catherine Earnshaw et Heathcliff. Autant dire que ça commençait fort. Réalisateur et acteurs royaux, noir et blanc splendide…. Ma déception fut à la hauteur de mes attentes : dramatiquement démesurée. Je pense d’ailleurs que toute la question se situe précisément là, au niveau des attentes du lecteur. Car le spectateur d’une adaptation, est avant tout un lecteur. Il n’est pas là pour découvrir une œuvre dont il ne sait rien, dans l’attente de se laisser surprendre, mais bien pour vérifier que le film correspond à l’imaginaire qu’il s’est forgé. Malheureusement, je ne peux juger l’adaptation de 1939 qu’en ma qualité de spectatrice-lectrice.

William Wyler accouche d’un grand drame classique, comme on en fabriquait tant à l’époque, cependant aux antipodes de l’esprit de l’œuvre originale. Les films produits sous l’âge d’or hollywoodien, bien que très soignés, étaient aussi formatés et codifiés, fondus dans des moules semblables. Cette adaptation en est une triste illustration : Wyler a évacué la noirceur et la fureur du roman, donc sa sève même, au profit d’un éclatant mélodrame romantique, légèrement teinté de fantastique.

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Les Hauts des Hurlevent de William Wyler souffre de simplification, de mutilation et de réduction. Tiens tiens tiens, ça me rappelle une citation de Truffaut : «inadmissibles sont l’affadissement, le rapetissement, l’édulcoration »

Passer d’un livre brillant à un film insipide

La version de William Wyler est-elle au moins conforme, du point de vue de l’histoire, au livre ? Non. Le film est amputé de toute une partie : celle où se déploie, avec une inégalable cruauté, la vengeance de l’amer Heathcliff. La version de 1939 fait le choix de ne se concentrer que sur l’histoire d’amour contrariée, non plus sur les conséquences terribles qu’entraînent le rejet et le mépris, transformant un drame humain et social particulièrement cruel, en un mélo sentimental quelque peu insipide. Car le roman, au delà de décrire une histoire d’amour tragique, est une œuvre profondément humaniste se défendant de tout manichéisme, critiquant avec virulence une société méprisante des classes les plus pauvres et l’accusant de produire ses propres monstres. Un livre absolument moderne dans son message, et dans son récit par ailleurs, grâce à l’imbrication des voix narratives.

L’adaptation de 1939, en ne gardant qu’un des aspects du roman, n’est fidèle ni à son intrigue, ni à son âme. En outre, les acteurs choisis ne sont pas taillés pour leur personnage: trop vieux, pas assez nuancés, en particulier Laurence Olivier atrocement gauche en Heathcliff.

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Vous l’aurez compris, ce classique écrit sur mesure pour Hollywood, nominé huit fois aux oscars (et même lauréat de la photographie noir et blanc) s’inspire vaguement des Hauts des Hurlevent, dont il n’a conservé que la dimension romantique, réduisant un film aux enjeux complexes en une vulgaire romance hollywoodienne. Enfin, on a le sentiment de regarder une synthèse du roman, ce qui achève de ranger cette version dans la mauvaise catégorie. Bazin has definitely right.

Fidélité n’est pas mère de qualité

Dans ma conquête d’une adaptation satisfaisante des Hauts de Hurlevent… j’ai ensuite jeté mon dévolu sur une mini série anglaise de deux heures et demie, composée de deux épisodes, au budget manifestement microscopique. Au casting, on retrouve Charlotte Riley et Tom Hardy.

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Cette fois ci, le format permet à l’histoire de se déployer amplement, suivant l’histoire et le récit au mot et à la virgule près. La mini série se permet toutefois une liberté d’ordre interprétative (la partie de jambe en l’air dans la lande). Néanmoins, malgré la rigoureuse fidélité au roman, cette version est de piètre qualité. Suivre à la lettre, ce n’est pas « trouver des procédés cinématographiques équivalents ». Rappelons que la grandeur et la profondeur du roman n’émanent pas seulement de l’histoire qui est racontée, mais aussi du langage dans lequel il est raconté. La mini série quant à elle se contente de dérouler les éléments de l’intrigue d’une manière tout à fait académique et paresseuse. Point de mise en scène, point de soin apporté aux costumes ou aux paysage, point de vision de l’auteur.

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Une adaptation est toujours le fruit d’une interprétation, d’un point de vue et d’un contexte. La version de 39 s’adaptait à un public friand de mélo hollywoodien ; à travers les coupes opérées, William Wyler fait un choix. Que l’on adhère ou pas, il effectue un travail d’interprétation et de réécriture. Ici, on assiste à la simple illustration des pages du roman, sans âme ni chaire. Cette version trop littérale a au moins le mérite d’avoir réussi une chose: rendre l’alchimie palpable entre les deux acteurs, (qui excellent par ailleurs) la complexité et l’ambivalence de leur relation. En cela, cette version s’en tire parfaitement… Or cinématographiquement, c’est le néant absolu.

« L’auteur écrit avec sa caméra comme un écrivain avec un stylo.»

Enfin, mon long et douloureux périple s’achève (vous ne croyiez quand même pas que j’allais me farcir les huit adaptations ?) avec la dernière version en date des Hauts de Hurlevent. Le film, réalisé par Andréa Arnold en 2011, se rapproche sérieusement de mon idée de ce que devrait être une adaptation.

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Cette version transforme radicalement l’œuvre originale, sans pour autant en dénaturer le sens profond. Premier élément remarquable : les acteurs interprétant Heathcliff enfant puis adulte, James Howson et Salomon Glaves, sont noirs. Voici donc une œuvre au parti pris radical et pertinent : transposer les problématiques du 19ème siècle, à notre ère contemporaine. Toute adaptation, devrait comme son nom l’indique, adapter l’histoire à son contexte historique, sociologique et culturel.

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La réalisatrice s’est indéniablement documentée et imprégnée du roman. L’œuvre n’est plus ici un simple prétexte pour faire pleurer dans les chaumières : c’est beau lorsque le cinéma ne considère pas uniquement la valeur marketing associée aux grands classiques. Et c’est un premier point foncièrement positif. Ensuite, le film évite brillamment l’écueil de la pâle imitation. Quoi qu’il en soit, toute tentative d’imitation est vaine : elle ne fait que tâcher de retranscrire un propos inévitablement affaibli par la conversion d’une matière en une autre. Et ça, Andréa Arnold l’a bien compris : elle prend le risque d’affranchir son film du matériau d’origine, en lui conférant un langage propre.

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Dans cette adaptation, les acteurs ont enfin l’âge de leur personnage, les dialogues se font rare, et le travail sur la mise en scène surpasse le superficiel copié collé de circonstance.  Andréa Arnold restitue l’atmosphère du roman, en le trahissant par endroit, mais en l’honorant singulièrement. Car en pariant sur une mise en scène sensorielle et organique, où la nature même est personnifiée, elle rend à celle ci sa juste valeur. Effectivement la nature a un rôle prépondérant dans l’histoire ; elle semble habitée, l’expression intime des personnages. Dans cette version sensitive, âpre et charnelle, l’émotion se décèle dans une mèche de cheveux, dans le vent agitant la bruyère, dans un grain de poussière, dans un silence.

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On caresse donc les cimes de la grâce absolue dans une première partie, qui se dissipe malheureusement dans une deuxième partie plus mollassonne, où l’exercice de style perd de sa superbe. Les personnages quant à eux, se retrouvent privés de leur charisme en vieillissant… Mon enthousiasme est donc retombé. Nous avions pourtant effleuré une forme de perfection.

Mais je réaffirme haut et fort que cette version, sur laquelle je garde néanmoins des réserves, reste pourtant animée des plus nobles intentions qui soient. Une adaptation doit réécrire dans le langage qui lui est propre, pour transcender l’histoire qu’elle entend raconter, et dévoiler ce que le roman ne pouvait que suggérer : traduire l’indicible. Rappelons nous du concept de caméra stylo, exposé par le théoricien Alexandre Astruc, dans lequel celui ci défendra cette idée fondatrice du cinéma « L’auteur écrit avec sa caméra comme un écrivain avec un stylo.» Andréa Arnold réécrit ici Les Hauts de Hurlevent plastiquement et viscéralement, en y insufflant de la vie, non pas en feignant de transformer un livre de mots en un livre d’images immobiles et inertes. Mais bien en substituant à la pensée de l’écrivain, la matière, le mouvement et le temps, qualités propres au cinéma.

Lumos cinéma !

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Un commentaire

  1. Cath44. · mai 15, 2016

    Très bel article. Une sensibilité que j’apprécie beaucoup.

    J'aime

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